
"Toujours aux mêmes places depuis des années, comme incrustées dans les moellons rugueux que l'haleine humide de l'eau a teintés de plaques glauques, les antiques boîtes des brocanteurs de vieux bouquins couvrent le parapet du quai. De loin, à les voir noyées dans l'ombre frissonnante des arbres, alignées, pressées les unes contre les autres avec leurs couvercles de fer-blanc irrégulièrement dressés, on dirait de massives coquilles dont les valves bâillent et s'entr'ouvrent aux tiédeurs molles de l'air.
Et par taches, comme des couleurs brouillées pêle-mêle sur une palette, apparaissent les cuirs encrassés des reliures anciennes, la blancheur mate des paperasses, le jaune, le rouge, le bleu, le vert, tous les tons de ces couvertures de romans qui ont essuyé les tables poussiéreuses des cabinets de lecture, qui ont traîné sur les planchers, dans les coins obscurs des librairies et que tant de mains ont marqué de leur empreinte graisseuse.
Pauvres bouquins étalés en plein air, timbrés de prix dérisoires comme des vieilleries dont personne ne veut plus, empilés en des cases étroites et sans trêve dérangés de leur mélancolique sommeil par quelque importun, ils ont cependant leurs amoureux, des amoureux jaloux, enthousiastes, qui se courbent sur eux des heures entières, qui les regardent fièvreusement, les touchent, les ouvrent, les lisent page à page et les enveloppent comme de tendresses désirantes !
Les voici tous, s'arrêtant, flânant, brinqueballant devant les casiers qui débordent et qui attirent comme s'ils renfermaient des trésors inconnus.
Ils sont là, l'échine cassée, le cou tendu, la lèvre pendante, les vieux maniaques qu'obsède l'idée fixe de découvrir une introuvable édition ou le volume qu'aucune bibliothèque ne possède encore. Leur redingote jammais brossée, datant on ne sait de quel règne, a dans la clarté crue du jour des reflets verdâtres et le luisant du drap trop usé. Leur chapeau de soie déformé semble envahi par une lèpre jaunâtre. Le bas des pantalons s'effiloque comme ceux d'un mendiant. Ils ont des gestes gauches de marionnettes détraquées. Ils puent.
Mais qu'en remuant, en feuilletant les bouquins, ils viennent à faire une trouvaille précieuse, on ne songe plus à rire de ces silhouettes caricaturales. Dans leurs traits transfigurés rayonne alors une lumineuse béatitude, le regard flamboie derrière les lunettes ternes, les lèvres marmottent des exclamations triomphantes, ils grandissent, ils se redressent, ils vivent un instant, ils jouissent, ils se roulent dans l'ivresse fabuleuse et l'orgueil de la possession longtemps espérée.
Et brusquement, comme une bougie soufflée, leur figure ratatinée s'éteint à nouveau ; ils redeviennent plus grotesques, plus lamentables qu'avant. Ils lâchent le livre merveilleux. Ils recommencent la fouille avec une indifférence savante de comédien car ils ont aperçu tout près d'eux le brocanteur qui guette leur émoi, qui surveille la pratique comme un chien de berger rôdant autour de son troupeau et qui s'approche aussitôt souriant, obséquieux, répétant de son ton âpre :
"Monsieur désire sans doute ce volume. Une œuvre très rare dont j'ai refusé aujourd'hui un gros prix, mais si monsieur était raisonnable, on pourrait s'entendre..."
Voici les étudiants sans le sou qui sont venus acheter un indigeste recueil de droit ou des manuels de médecine ; les potaches en vacances qui, inquiets, troublés comme si quelque pion les épiait, reluquent les mauvaises gravures des livres érotiques ; les badauds qui s'attardent à lire un chapitre de roman, sans savoir pourquoi ; des soldats qui se montrent du doigt niaisement les images d'un album de Daumier, et des gamines en cheveux qui choisissent des romances à vignettes sentimentales.
Le va-et-vient ne cesse pas le long du trottoir.
Seuls, les vieux bibliomanes ne s'en vont pas, et ils passent leur journée ainsi à respirer ces relents de moisissure, cette odeur fade de papier sale qui s'évapore des bouquins remués. Ils s'en grisent, ils s'en imprègnent comme les amants qui baisent follement les cheveux d'une adorée pour en garder toujours la senteur délicieuse aux lèvres. Et hypnotisés dans leur extase stupide, ils ne voient pas le décor admirable qui les entoure, la Seine verte, dorée d'étincellements métalliques, où les ponts traversés d'un perpétuel grouillement de foule et d'omnibus jaunes, les bateaux-mouches, pareils à des insectes errants que le vent emporte à tire-d'aile, mirent leurs colorations fugaces et à chaque instant nouvelles ; les lignes sévères du Louvre, comme assoupies sous le ciel bleu, et au fond, la houle vague des toits violets, les contours inachevés de l'Hôtel de Ville, les verdures du Pont-Neuf, les tours Notre-Dame et cette aiguille élégante de la Sainte-Chapelle, qui pointe au-dessus des maisons entassées comme une fusée d'or. Ils ne voient pas les vols d'oiseaux qui s'échevèlent parmi les nuages, les jolies filles aux toilettes claires qui les frôlent en passant, la vie, la joie de la grande ville rajeunie qui éclate de tous côtés.
Eh ! ne sont-ils pas plus heureux que nous, de ne rien voir, de ne rien entendre – de ne pas vivre ! "
René Maizeroy - Sur les quais (extrait de Petites femmes - 1885)

Finalement l'ambiance n'a pas tellement changé...
Et puis il y a le
Marché Brassens, c'est bien aussi, toute une ambiance...
René Maizeroy
(Baron Jean-René Toussaint)
1856-1918
Surtout connu de nos jours pour avoir été un ami de Guy de Maupassant (comme l'indiquent des correspondances). Ancien militaire, journaliste, a écrit beaucoup de romans, dont notamment : Celles qui osent, l'Amour qui saigne, La chair en joie le cœur en peine, l'Adorée, Deux amies etc.